On peut apprendre en partie à ne pas être trop directe.
"Toute vérité n'est pas bonne à dire."
"
An inconvenient truth"
"Il s'agit de vivre et non d'avoir raison."
"Il n'y a que la vérité qui blesse."
"Le mensonge est vérité."
Il me semble que la plupart des personnes sans autisme comprennent plus aisément l'émotionnel que la raison. Ils ont besoin de "douceurs" (la preuve, elles mangent plus de sucreries), de sourires (la plupart des temps que vous parlez avec une personne sans autisme, elle va vous sourire au lieu de garder un regard neutre ["froid", "inexpressif"]), du moins plus que nous. Du langage sans émotion va donc leur paraître parfois agressif ou froid. Ils veulent que l'autre soit expressif, enthousiaste voire entreprenant, sûr de soi. Ils veulent du moins le percevoir ainsi, dans son apparence des cinq sens (surtout le visuel, dirait-on). Il paraît qu'ils ont grand besoin de communiquer, qu'ils ne peuvent alors pas rester longtemps seul sans parler à une personne, surtout s'il y a une personne peu communicatrice à côté d'eux. Il leur faut une impression positive explicite, alors que nous/moi, je préfère être neutre et réaliste, voir les faits.
Peut-être qu'ils ont des automatismes sociaux, avec les avantages (fluidité, apparence de spontanéité) et les inconvénients (manque d'exactitude des mots, du message).
L'avantage des personnes sans autisme très remarquées, c'est que les regards se tournent vers elles, et donc que notre discrétion (à nous, personnes avec autisme) et préservée.

Bon, si une personne avec autisme est la seule autour d'une petite table, elle va sentir passer. Elle va peut-être moins sentir passer s'il y a grand monde. Car, dans le grand monde, se forment des petits groupes. Elle a donc un petit peu plus de chances de trouver un groupe qui lui convienne. Une autre possibilité est le groupe de deux : elle n'a besoin de communiquer qu'avec une personne, ce qui est moins fatigant.
Pour paraître moins brusque quand on dit son avis, on peut le dire sous formes de questions (pour laisser le sentiment de liberté). Au lieu de dire "Vous vous trompez." ou "C'est faux.", vous pouvez dire "Vous êtes sûr ?" ou "Ah ! pourtant, je connais une exception qui ..." ou "C'est possible." ou "Il me semble que ...", toujours montrer la subjectivité de votre avis. Si des personnes vous disent "Les Américains sont cons.", vous pouvez leur rétorquer "Il y a des cons partout." ou "Ils doivent se dire la même chose que nous." ou laisser couler...
Dans
ce livre de psychologie sociale, Susan T. Fiske (avec les autres personnes qui y ont contribué) énonce cinq motivations de base :
- le besoin d'appartenance,
- le besoin de compréhension,
- le besoin de contrôle,
- le besoin d'être valorisé,
- le besoin de faire confiance.
Le besoin d'appartenance fera notamment qu'on attache de l'importance aux relations. Si je n'ai pas de relations, je ne fais partie d'aucun groupe. Si je fais partie d'un groupe, j'ai des points commun avec d'autres personnes (de ce groupe), donc je ne suis pas seul et idiot, ça va donc avec le besoin d'être valorisé, mais aussi avec le besoin de faire confiance puisque je peux faire confiance aux autres membres du groupe. Je ne suis pas sûr que les personnes avec autistes aient moins besoin d'appartenance. Mais comme les relations sociales (face à face) leur sont plus fatigantes, elles peuvent avoir plus de difficulté à entretenir les relations donc l'appartenance.
Le besoin de compréhension est celui de développer une représentation du monde, des autres, de soi qui nous semble correspondre à la réalité. Là, je me dis qu'il y a une grande différence entre personnes avec autisme et personnes sans autisme. J'ai l'impression (fausse ?) que les personnes avec autisme y attachent une plus grande importance que celles sans autisme. Ou que les personnes sans autisme ont besoin de se comprendre dans la communication, rapidement, en plus de se comprendre différemment de celles avec autisme. Pour ma part, j'essaie de comprendre le monde dans sa globalité, je peux me sentir aussi concerné par ce qui se passe en Russie que ce qui se passe en Suisse, même si je ne peux pas changer grand chose en Russie tant que je reste en Suisse. Ah ! et puis, bien sûr, les personnes avec autisme veulent comprendre dans le détail, plus dans l'analytique en général, alors que les personnes sans autisme vont souvent moins consacrer de temps à l'analyse, voudront tout de suite remplir une case (trouver une réponse à une question), quitte à ce qu'elle ne soit pas remplie correctement. Le "Je ne sais pas." me semble leur être moins supportable.
Le besoin de contrôle est un peu celui de ne pas faire n'importe quoi, celui de faire ce qu'on a décidé de faire, que le système sensori-moteur fonctionne bien (quand je mets le doigt à cet endroit de la corde, ça doit faire tel son que je veux obtenir ; quand je lance la balle ainsi et avec telle force de telle distance, elle doit entrer dans le panier). Il va de soi que ce besoin de contrôle dépend du besoin de compréhension puisque si je comprends mal ce que je fais, je contrôle moins ce que je fais. Il paraît que les personnes avec autisme aiment moins qu'on déplace des objets dans leur maison, dans leur chambre. D'un autre côté, les personnes sans autisme semblent aimer un petit peu plus avoir un peu de contrôle sur l'autre, exercer une influence sociale (sans forcément s'en rendre compte). Big Brother me semble clairement neurotypique.

Mais Big Brother totalitariste (accompagné de lobby industriels) n'aime pas la subversion et la désobéissance civile, les libertés individuelles, ce qui lui donne une petite caractéristique autiste.
Le besoin d'être valorisé est un peu celui de l'estime de soi. C'est lui qui peut faire penser à beaucoup de personnes qu'elles sont au-dessus de la moyenne (en QI ? en sex-appeal ? en muscles ? en charisme ? en pouvoir d'influence ? ...). C'est lui qui nous fait penser qu'on a plus souvent raison que tort (accompagné du besoin de compréhension). C'est lui qui a fait se noyer Narcisse. C'est lui qui fait qu'on aime plus les éloges que les anathèmes. Bon, dans la réalité, ce n'est pas aussi simple : timeo Danaos et dona ferentes. Là, il me semble que les personnes sans autisme ont clairement plus besoin de se sentir valorisées que les personnes avec autisme. C'est aussi lui qui va nous faire valoriser les caractéristiques endogroupes (des groupes auxquels on appartient) en opposition aux caractéristiques exogroupes (des groupes auxquels on n'appartient pas). Quand Obama serre le fer avec Poutine, les Républicains dans l'ensemble vont quand même se ranger du côté d'Obama, même si ce dernier est Démocrate. Quand un joueur de l'équipe que je soutiens tombe par terre, c'est forcément la faute à l'autre. Clairement, beaucoup de personnes sans autisme semblent avoir besoin de se faire remarquer. [Les personnes avec autisme pourront plus aisément paraître indifférentes. Or l'indifférence a acquis une connotation négative, surtout chez les personnes sans autisme, dirait-on.]
Le besoin de faire confiance, c'est celui de voir le monde comme bienveillant. C'est lui qui peut nous inciter à avoir une vision bien-mal parfois simpliste (manichéenne voire ; l'axe du mal de Georges W. Bush ; les débats simplistes "pour ou contre"). C'est lui qui nous encourage à l'optimisme (un biais quand même). C'est lui qui fait qu'on va plutôt avoir confiance en des personnes qu'on ne connaît pas (dans la rue, dans le bus, etc.). Ce besoin de faire confiance est bien sûr nécessaire pour entretenir les relations intra-groupes (le besoin d'appartenance). Je ne vais pas rester longtemps dans un groupe qui ne m'inspire guère confiance. Mais ce besoin de confiance, comme les autres, peut être utilisé contre nous, avec des manœuvres (manipulations) comme "Si tu me faisais confiance, tu me donnerais ton adresse.", "Ça se voit que tu ne me fais pas confiance.", etc. Il paraît que les personnes (notamment jeunes) avec autisme sont plus souvent victimes d'abus de confiance, de bullying (intimidation) et autres moqueries (dévalorisation venant souvent de personnes neurotypiques qui croient qu'elles vont se valoriser en attaquant des "plus faibles"). Le besoin de faire confiance est aussi exploité par le pied-dans-la-porte. Trust a host, trust a ghost. Fais confiance à un mendiant, fais confiance au suivant. Si on se fait confiance mutuellement, on pourra plus aisément développer une relation de coopération (plutôt qu'une relation de compétition). Mais pour cela, je dois non seulement faire confiance, mais inspirer confiance à l'autre. Il semble que les personnes sans autisme sont plus à l'aise à ce jeu : paraître sûr de soi, décidé, voire responsables, prêts à tout. Des personnes plutôt scientifiques auraient plutôt tendance à douter, à ne pas être naïves, à utiliser leur esprit critique. Mais faut-il appliquer la démarche scientifique au quotidien ? peu de personnes sans autisme vous répondront par l'affirmative.
Cela dit, ces cinq motivations de base varient un peu d'une culture à l'autre, par exemple d'une culture individualistes (priorité à l'individu, à son autonomie) à une culture collectiviste (priorité au groupe, à sa cohésion). Dans une culture collectiviste, on va souvent plus faire confiance par défaut à l'autre et être relativement hospitalier. Autre exemple :
En Europe, aux États-Unis et ailleurs, refuser une invitation à une fête est souvent perçu comme une impolitesse. Par conséquent, les gens ont tendance à accepter l'invitation qui leur est faite, sans se soucier de leur emploi du temps. Au moment convenu, ils ne se rendront tout simplement pas sur place. Enfin, parfois, les conséquences d'une honnêteté un peu brutale (à la question "Que penses-tu de ma nouvelle coupe de cheveux, mon chéri ?", répondre "Cela te donne dix ans de plus !"*) ne sont pas socialement désirables.
* Vous avez remarqué ? L'âge est un petit peu sacré, surtout chez les femmes sans autisme (aussi chez les femmes avec autisme) ?
Tout cela n'est qu'un résumé bref des pages 25-39 de ce livre de plus de 660 pages (non comprises les pages de bibliographie).
Astragale a écrit :Ma psy me dit que les NT ont un mode de pensée fragmenté alors que la mienne est directe.
J'utiliserais plutôt le mot indirect, alors que des personnes avec autisme peuvent souvent être très directes avant d'avoir appris certains codes et certaines habiletés sociales (qui fonctionnent au sein des personnes sans autisme).
Le qualificatif "fragmenté" me fait penser plutôt à "en morceaux". On parle de fragmentation du disque dur, qu'il faut souvent défragmenter (recoller les morceaux, les colmater autant que possible) sous Windows.

Certaines personnes remarquent que nos lectures sur l'internet sont souvent parsemées de clics sur un lien : on lit un texte, il y a un pointeur, on clique sur le lien, on arrive sur une autre page, on la lit, on la finit de lire, on revient sur la page initiale... oh ! un autre lien, cliquons ! Elles l'appellent la lecture fragmentée, et elles la déplorent car elle contribuerait à des problèmes de lecture et d'attention ou de concentration sur une longue durée. Les personnes avec autisme, celles qui attachent de l'importance aux détails, à tous ces fragments du tout, ne serait-ce pas elles qui auraient un mode de pensée plus fragmenté ? Difficile à dire... tout le monde, avec ou sans autisme, est susceptible d'être charmé par le storytelling, le récit narratif (quand même pas le roman-fleuve). Pas mal de profs dans certaines sciences commencent leurs cours par une anecdote, une histoire.
Donc, sachant que les codes sociaux diffèrent d'une culture à l'autre, d'un contexte à l'autre, et même d'une relation à l'autre, d'une humeur à l'autre, même une personne sans autisme ne les connaîtra jamais tous. Mais sachant qu'ils sont nombreux, tu pourrais apprendre à en comprendre une partie, puis faire un tri, une sélection selon tes critères. Ah ! ce code social qui consiste à dire "Tu as raison." même quand l'autre personne a tort, je n'y adhère pas. Ah ! ce code social qui consiste à poser des questions plutôt que des affirmations, je pense que ça pourrait me servir. Ah ! ce code social qui consiste à ...
Astragale a écrit :Comment s'endormir tranquillement sur un lit de cadavres ?
Te dire qu'ils ont trouvé le sommeil éternel, et te mettre une pince à linge qui bouche le nez.
Ben, chais pas... si une personne a une tache sur sa chemise, allez-vous le lui dire ? si une personne se sent gênée, allez-vous lui remuer le couteau dans la plaie ? "Hey, t'as pété !", "Hey, vous avez une tache au milieu du pantalon.", "Hey, vous marchez bizarrement !", "Hey, tu vois, je te l'avais bien dit.", "Hey, t'es con d'avoir glissé dans la boue." Et une autre personne de s'empresser de dire "Bah ! ça peut arriver à tout le monde. Fichez-lui la paix."
Certains sujets sont sacrés (tabou ; "chut, faut surtout pas en parler") parce qu'ils font aisément ressortir des choses pas très agréables ou pas très honorables ou un peu intimes voire gênantes : le salaire, la mort, les religions, Dieu, la sexualité, l'homosexualité, la maladie, etc. Imaginez un gars qui dise sans gêne : "Oui, je gagne 50'000 euros par mois. A ma mort, je lèguerai mes biens à mes enfants, pas à ma femme, clairement. Mais avant, j'espère que je ne vieillirai pas dans un home comme une loque amnésique. Dieu est homosexuel, à mon avis, mais toujours célibataire à cause des monothéistes. Les gars à la croix gammées n'aimaient pas trop les juifs, surtout homosexuels. Hier, j'ai fait l'amour avec ma femme Arianne. J'vous raconte pas ! On a oublié le préservatif. J'espère ne pas lui avoir transmis le virus."
Bien sûr, moi aussi, j'aimerais lever des interdits pour mieux épanouir la liberté d'expression. Mais c'est loin d'être évident. Les djihadistes ne sont pas prêts d'autoriser leurs femmes à lever le voile. Il n'est pas évident pour les personnes LGBT de faire leur coming out. L'inconnu dérange les personnes rêvant d'homogénéité. L'inconnu fait trembler nos représentations, met en branle notre besoin de compréhension. Il paraît qu'il faut du temps au temps, alors autant savoir attendre et accepter chaque être tel qu'il est.
En plus, chaque groupe a ses propres codes. Au sein d'un groupe, les relations sont déjà bien tissées. Il n'est jamais aisé d'être nouveau dans un groupe car chacun doit tisser, surtout le nouveau, de nouvelles relations. Il y a même, dans certains groupes, la tradition du bizutage. Paraît que ce serait un rite d'initiation, pour marquer le coup. Un rite, peu importe le quel, pourvu qu'il y en ait un, pour célébrer. Quand on essaie de s'insérer dans un nouveau groupe, on ne connaît personne (ou presque), et personne ne nous connaît. C'est plus facile si on est invité (mais c'est rare) ou "parrainé". Ceci explique peut-être en partie pourquoi on entre dans une entreprise plus facilement avec des relations qu'avec une lettre de motivation. Et ça semble moins aisé pour les personnes avec autisme.
Pourquoi des codes ? peut-être pour se faire confiance, encore plus confiance, que la confiance se mue en complicité, pour ne plus avoir besoin de tester si on peut faire confiance à l'autre. Peut-être aussi pour se comprendre. "Bon, à chaque fois que je relève mes lunettes avec mon index gauche, c'est que je préfère le pique atout (aux cartes)." D'un autre côté, tous ces codes, la plupart des personnes les appliquent sans même s'en rendre compte, une sorte d'imitation plus spontanée que consciente.