A la rentrée, Manon, 5 ans et malvoyante, perdra son auxiliaire de vie scolaire
LE MONDE | 26.06.2013 - Par Aurélie Collas
Christel, auxiliaire de vie scolaire, avec une enfant malvoyante.
Elle ne fera pas la rentrée de septembre. Christel, auxiliaire de vie scolaire (AVS) et qui a souhaité conserver l'anonymat, n'accompagnera pas la fillette malvoyante qu'elle suit depuis trois ans, pour son passage au CP. L'éducation nationale l'a remerciée. Ce n'est pas que Christel n'a pas fait ses preuves. Ni que l'éducation nationale procède à des coupes budgétaires en ce qui concerne les personnels accompagnant les élèves handicapés. C'est seulement que son contrat à durée déterminée n'est plus renouvelable.
Dans une lettre qui lui a été adressée il y a quelques semaines, le rectorat se dit "bien conscient des compétences qui sont les [siennes], et de l'intérêt que présenterait [son] maintien auprès de [l'enfant] à la rentrée 2013. Cependant, [ils] ne [peuvent] pas déroger au cadre réglementaire qui limite la durée de contrat des agents non titulaires de la fonction publique à six années de service". Les six années sont écoulées. Direction Pôle emploi.
Dommage : Christel est la seule AVS du secteur à maîtriser le braille... Dépités, les parents de la petite Manon (le prénom a été modifié), 5 ans, remuent ciel et terre pour obtenir le maintien de l'auxiliaire à son poste. Courrier à l'inspection d'académie, passage sur une radio locale, page Facebook, sollicitation du maire de leur petite commune...
L'alternative qui s'offre à eux : inscrire leur fille dans un institut spécialisé à une trentaine de kilomètres de chez eux, qui n'enseigne que le braille ; ou l'envoyer à l'école, où elle n'apprendrait que l'écriture classique – police Arial, corps 36. "Qui adaptera les documents de l'institutrice, qui guidera Manon pour se déplacer ? Qui fera ses yeux ?, s'inquiète Christel. Sans moi, elle risque de prendre du retard sur ses camarades, de se fatiguer, de perdre le goût de l'école."
"TOTALEMENT INJUSTE !"
Dans les deux cas, l'objectif – que Manon maîtrise les deux écritures – tombe à l'eau. "C'est absurde et totalement injuste !, s'insurge sa mère. Pourquoi jeter des personnes compétentes, hypervolontaires, passionnées, dont tout le monde dit qu'elles sont indispensables ?"
Parce que "auxiliaire de vie scolaire" n'est pas un métier, mais une "fonction" adossée à un contrat précaire de l'éducation nationale. A chaque fin d'année scolaire, des centaines d'AVS arrivent en fin de contrat, quels que soient leurs compétences et leur intérêt pour leur travail.
La création d'un métier d'"accompagnant d'élèves handicapés" est une revendication ancienne des associations et des syndicats d'enseignants. Ils ont remporté une première victoire avec la remise, mardi 25 juin, des conclusions d'un groupe de travail sur la "professionnalisation des accompagnants pour la réussite des enfants et adolescents en situation de handicap". Présidé par Pénélope Komitès, adjointe au maire du 12e arrondissement de Paris et ancienne responsable de Greenpeace France, ce groupe avait été installé en octobre 2012.
Dans son rapport se trouvent toutes les composantes de ce que pourrait être ce nouveau métier : les compétences requises, la formation, le statut... L'"accompagnant de jeune handicapé" (AJH), comme l'a appelé le groupe de travail, bénéficierait d'une formation d'un an – niveau CAP, BEP ou baccalauréat – débouchant sur un diplôme d'Etat. Il serait recruté en contrat à durée indéterminée par un groupement d'intérêt public, qui réunirait l'éducation nationale, les collectivités territoriales, les caisses d'allocations familiales, les associations de personnes handicapées... Les accompagnants pourraient intervenir en classe, mais aussi "hors temps scolaire", précise le rapport. Les étudiants, les apprentis et les entreprises pourraient également faire appel à eux.
PAS DE CRÉATION D'UN CORPS DE FONCTIONNAIRES
Ces propositions ont-elles des chances d'aboutir ? L'éducation nationale joue la prudence. "Nous allons les regarder de près pour construire une solution qui soit juridiquement et financièrement viable, souligne George Pau-Langevin, la ministre déléguée à la réussite éducative. Il faut voir si nos partenaires ont envie de s'engager et s'ils le peuvent. Pour les collectivités, ce n'est pas évident", reconnaît-elle.
"Ce n'est pas la première fois qu'un groupe de travail est lancé sur cette question, et jusqu'à présent, cela n'a jamais abouti", rappelle Christelle Prado, présidente de l'Unapei, une association représentant les personnes handicapées et leurs proches. En cause, l'entente parfois difficile de deux mondes, celui de l'école et celui du médico-social, mais aussi les contraintes budgétaires. Le ministère de l'éducation nationale a d'emblée exclu la création d'un nouveau corps de fonctionnaire, tout comme une hausse de son budget.
Or, sans professionnalisation des AVS, difficile d'aller au bout de la logique de la loi sur le handicap de 2005, qui a instauré un "droit" pour ces enfants à être inscrits à l'école. Depuis cette loi, des progrès quantitatifs ont été faits : près de 100 000 élèves handicapés supplémentaires ont été scolarisés. Environ 47 % bénéficiaient d'un AVS en 2011, contre seulement 26 % en 2006, selon le rapport Komitès.
890 EUROS NET PAR MOIS
Mais celui-ci vient aussi rappeler que la précarité de ces personnels "ne permet pas de leur assurer une rémunération décente" et qu'elle "oblitère surtout la qualité" de l'accompagnement des élèves handicapés. Recrutés sans qualification ni diplôme spécifique, ces accompagnants ne bénéficient que d'une formation très sommaire – soixante heures, en six ans.
Christel, pour sa part, a suivi quatre enfants en six ans. Un élève en fauteuil roulant, un enfant atteint du syndrome de Williams, un garçon autiste et Manon, la fillette malvoyante. A chaque fois, elle s'est formée par ses propres moyens, sur son temps libre. Elle a appris le braille, le PECS (un système de communication par échange d'images pour les autistes) et a suivi une formation aux premiers secours. Elle gagne 890 euros net par mois, pour vingt-six heures de travail par semaine.
Le rapport de Pénélope Komitès ? Christel en a entendu parler. Elle sait qu'il n'y aura pas de solution pour elle à la rentrée. Elle peut seulement espérer retrouver, dans quelques années, ce "métier" qu'elle "adore".
Aurélie Collas