Jeopardy a écrit : ↑lundi 19 octobre 2020 à 19:58
Je me permets de remonter ce fil afin de savoir si d'autres sont dans la même situation que moi : l'un de mes intérêts spécifiques est les langues, ou plus précisément les comparaisons sémantiques et les structures des langues.
Hello !
Je ne suis pas exactement dans la même situation mais je me suis rendu compte moi aussi que mon approche des langues n'était pas la même que pour la plupart des gens.
J'aime beaucoup les langues (enfin, c'est un euphémisme, c'est vital pour moi d'être plongée dans l'apprentissage théorique ou dans la pratique d'une langue). Enfant, avant d'apprendre des langues donc, j'étais déjà fascinée par l'idée qu'il était possible d'acquérir un savoir permettant de communiquer dans une langue nouvelle. Et ce, dès la maternelle. Je crois que j'avais l'impression qu'apprendre une langue, c'était avoir une nouvelle chance d'apprendre à communiquer avec un monde... Je ne m'en sortais pas très bien dans le mien ? Je croyais pouvoir réussir à le faire ailleurs, en "apprenant", tout simplement !
J'ai "découvert" ma première langue au collège, et j'ai adoré ça. Commencer à comprendre des choses, réussir à raisonner différemment, dans une autre langue... Mais très vite j'ai été frustrée par l'apprentissage scolaire. Déjà, le fait d'avoir dû choisir une langue me posait un gros problème : pourquoi celle-là plutôt qu'une autre ? Je passais donc mon temps à apprendre par moi-même les langues que je n'apprenais pas officiellement. Et à essayer de changer mes options (la langue apprise par moi-même me plaisait toujours plus que celle qu'on m'obligeait à apprendre...).
Au lycée, j'ai donc déboulé dans une classe de LV2 d'une langue que je venais tout juste d'apprendre alors que les autres entamaient leur troisième année. C'est là que je me suis rendu compte de l'écart entre mon apprentissage et celui des autres. Niveau communication, je n'arrivais à rien "en direct" ou à l'oral. Par contre, côté grammaire, j'avais acquis tout le programme, et le niveau de mes camarades me semblait très bas. Côté expression écrite, j'étais très bonne aussi, puisque j'avais le temps de "disséquer" les choses.
Comme je voulais être capable d'utiliser la langue, de lire des choses simples sans peiner, j'ai entrepris de trouver des solutions à mon problème. Je me suis donc lancée dans les stages linguistiques et c'est aussi devenu quelque chose d'indispensable à mon équilibre.
Si aujourd'hui je me rendais dans un pays, comme ça, sans objectif particulier, je m'y ennuierais. M'inscrire à un stage me permet de me trouver dans un cadre où la communication est guidée et prévue. Au début, ça n'a pas été facile, mais ça m'a permis d'apprendre énormément. D'acquérir des "techniques" pour mieux communiquer. Et je me trouvais au milieu de gens bloqués eux aussi par la communication : je n'étais plus si différente ! Je pouvais avoir besoin qu'on m'explique les choses mais ça semblait normal : autre langue, autre culture...! Aujourd'hui encore, lors d'un stage linguistique, je me sens libérée d'un certain poids et j'ai l'impression, dans ce cadre, de me sentir beaucoup plus moi-même...
Mais ! Mes premiers stages n'étaient pas encore totalement adaptés à mon profil. Mes attentes n'étaient pas tout à fait les mêmes que celles des autres. Au fur et à mesure des années, j'ai testé différentes formes de stages linguistiques et peu à peu j'ai compris ce qui fonctionnait le mieux pour moi. En l'occurrence, l'idéal c'était un stage dans lequel je pouvais caser quelques heures de cours particuliers pour poser mes propres questions. J'ai testé les "cours particuliers purs" (sans cours en groupe) mais ça m'enfermait dans une relation confortable et rassurante, et ça ne me poussait pas à prendre des risques, communiquer, gérer la spontanéité. Généralement, je gardais contact avec les écoles et les enseignants, car pour une même langue j'aimais retourner au même endroit (la première fois, j'ai du mal à me sentir à l'aise, la seconde je connais un peu mieux le coin, la troisième je me sens chez moi... mais au bout de trop de fois, je perds de cette sensation de pouvoir être moi

). Souvent, ma façon de travailler surprenait les profs au début (beaucoup de questions pointues, sur des choses très diverses - je garde un carnet sur moi, quand je déambule dans les rues je note toutes les expressions que je lis ou que j'entends et que je ne comprends pas, moi-même j'essaie de penser dans la langue et chaque fois que j'ai un doute sur une structure je le note pour poser la question...), mais une fois l'habitude prise, on passait vraiment de bons moments. Beaucoup m'ont dit avoir apprécié me faire cours, certains ont demandé à me ravoir si je revenais (certains m'ont dit que mes questions avaient été très utiles à leur thèse

).
Bref, si une langue m'intéresse, j'essaie de caler de la pratique d'une façon ou d'une autre. A priori, plutôt au moyen d'un stage car les autres modes ne marchent pas avec moi. Mais lors de mes stages, je me suis aussi heurtée à des décalages dus à ma façon d'apprendre : perso, j'ai besoin de connaître la grammaire, c'est ce qui m'intéresse, j'ai l'impression de connaître et comprendre la langue si je comprends comment tout s'articule. Le vocabulaire ne m'intéresse pas tant que ça, j'ai l'impression que si je connais la grammaire que je vois un peu comme le squelette, je pourrai toujours apprendre des listes de mots utiles si j'ai besoin, et faire les phrases dont j'ai besoin. Mon raisonnement (que je sais un peu inexact), c'est qu'on peut très bien avoir un niveau très bon dans une langue mais ne rien comprendre si on assiste à une conférence sur un sujet technique particulier. Mais si on a une bonne connaissance de la langue, il "suffira" d'ingurgiter le jargon requis et hop, tout roulera. Alors que si on a appris le vocabulaire mais qu'on ne connaît pas les structures, on ne sera peut-être pas en mesure de déterminer le sens d'une phrase. Bon, c'est peut-être particulièrement lié au fait de ne pas être championne des implicites et d'avoir besoin de données claires et précises ?
Pire, je n'ai pas forcément d'intérêt pour les informations littéraires et culturelles. Je les ingurgite passivement, peu à peu, au fur et à mesure de mon apprentissage puisqu'elles transparaissent d'une façon ou d'une autre dans les méthodes de langue (à travers les textes étudiés).
Les stages me permettent donc de rapprocher ma compétence orale de mes autres compétences. Si le stage dure assez longtemps et que le prof convient à mon fonctionnement, je peux progresser très vite : en gros j'ai déjà une bonne base avec la grammaire, il faut juste que je "pratique" pour réfléchir de plus en plus vite, acquérir des automatismes... Il m'est arrivé de réussir à perdre l'accent et à passer pour non étrangère.

Malgré tout, mon ignorance dans certains domaines un peu trop survolés peut se manifester de façon inattendue.
Résultat : je me sens parfois en fraude. J'ai l'impression soit d'être pédante, soit d'être malhonnête. Parce que dès que je me présente comme ayant des connaissances dans la langue, ou dès que je me retrouve dans le meilleur groupe suite à un test de niveau, les gens partent du principe que j'ai beaucoup de connaissances sur la langue, et ils découvrent peu un peu mon inculture. Car c'est ça le plus surprenant, et le plus "marquant" quand je parle de décalage : j'arrive en général à avoir des scores très élevés dans les tests de niveau, alors même que je ne sais rien dire. J'ai quelques exemples hallucinants :
- Jeune adulte, me suis mise au roumain sur un coup de tête (j'ai lu une phrase et je me suis dit "trop bien ! je veux apprendre le roumain !". Hop direction une librairie spécialisée et c'était parti). J'ai trouvé un stage linguistique d'été dans une université roumaine dans la foulée, je me suis inscrite. Grâce à mes connaissances dans d'autres langues romanes, et parce que j'ai bien accroché avec le roumain, j'ai ingurgité la grammaire en une semaine, je me suis retrouvée dans le groupe avancé. Problème : d'autres étudiants me demandaient depuis combien de temps je l'apprenais... Obligée de mentir un peu "oh quelques mois, avec des pauses". Même comme ça, ils ne m'ont pas crue. Certains l'étudiaient en fac depuis 2 ou 3 ans. Et en même temps, j'avais besoin d'aide pour poser des questions importantes, or on croyait plutôt que je préférais que quelqu'un fasse une "faute" de langue à ma place. Pourtant, dans les textes, je ne connaissais pas beaucoup de mots, j'avais sans cesse le nez dans le dico. Je me rappelle que je m'en sortais pour les questions de langue en étudiant des textes compliqués parce que je comprenais où l'exercice voulait en venir (soit parce que c'était de la grammaire, soit parce que je repérais les mots-clés qui me permettaient de comprendre quelle phrase du texte était une réponse à la question), mais qu'en même temps je ne connaissais pas le mot pour dire "sucre", ni les façons simples de se présenter.
- Il y a 4 ou 5 ans, je me suis remise au lituanien après une longue pause. Comme souvent dans ce cas, je ne savais plus du tout parler. Mais au moment du test de niveau, j'ai tout réussi. Même des phrases que je ne comprenais pas vraiment, même en n'ayant plus toutes les règles en tête : avec le préfixe verbal d'un côté et la préposition de l'autre, je comprenais de quelle genre de question il s'agissait même si je ne comprenais pas le lexique.
Mais ensuite, quand tout le groupe est allé dans un restaurant avec les enseignants, et qu'un élève admiratif de mon "savoir" m'a demandé comment demander une fourchette et que je lui ai dit que je ne savais plus, il a pensé que je n'avais pas envie de l'aider. Or, j'étais en train de réfléchir "attends, fourchette c'est quoi déjà ? Ah nan, ça c'est dans une autre langue... hmm c'est peut-être ça, à moins que ça soit une cuiller ? Bon et pour la demander, je commence où déjà ?". Bon, en plus, souvent, quand on me prend au dépourvu et qu'on m'interroge, la réponse ne vient pas (elle vient quand je sors du resto).
- Une fois dans un fac où je suivais un cursus parallèle, un gars du staff vient me parler pendant que je fais la queue pour un papier administratif, il voit que je suis inscrite en japonais, il me parle d'un auteur, je le connais pas. Apparemment il est hyper connu (en fait peut-être que je le connaissais, mais pareil, quand je m'y attends pas, ça revient pas, je mélange les noms, d'autant que ça ne m'intéresse pas énormément sauf si j'apprécie vraiment l'auteur (dans ce cas je connais tout

)...). Le gars pense du coup que je m'inscris en première année, j'ai pas osé lui dire que j'avais déjà la licence et que je terminais la maîtrise.
- Dans un autre cursus, un prof m'interpellait souvent "Glaciell, on dit ça comment dans telle langue ?". Je détestais ça... J'aurais pu faire une réponse parfaite avec un temps de réflexion ou à l'écrit... Mais comme ça, sans m'y attendre, à l'oral, le plus souvent c'était pas la meilleure traduction qui sortait.

En plus après il le notait au tableau et tout le monde recopiait.
Très souvent on m'a prise pour une apprenante qui voulait garder son savoir et qui ne voulait pas aider... d'autant qu'en général j'évite très bien les "pièges" dans lesquels les apprenants tombent souvent. Pendant longtemps je croyais d'ailleurs que l'apprentissage de la langue c'était la grammaire, j'ai eu du mal à comprendre que les autres élèves n'aiment pas le cours de grammaire ou le trouvent pénible. Pour moi c'était LE cours qui faisait sens et qui était simple. Le pire, c'est que j'adoooore expliquer la grammaire, ou donner des cours de remise à niveau ! Et c'est quelque chose que je fais toujours de bon coeur (des fois pendant des stages j'ai donné gratuitement des cours d'autres langues à des apprenants qui allaient voyager ailleurs

).
Du coup, c'est compliqué sur les CV, je ne sais jamais trop quoi indiquer. Si je ne pratique plus une langue, je ne suis pas capable de la parler du tac au tac. Donc des fois j'en ai retiré de ma liste des langues parlées. Mais ensuite, un petit voyage de quelques jours et je me rends compte que non, tout est là dans mon esprit, en fait elle se "réactive" et peut tout à fait reprendre sa place sur mon CV. Mais il faudrait que je l'actualise sans cesse, en m'auto-testant "attends, je peux parler dans cette langue ou pas là ?

" Mais ça dépend de tellement de paramètres que moi-même je ne sais pas toujours bien répondre à cette question. J'ai parfois un très bon niveau à l'écrit mais un niveau tout pourri si je dois m'exprimer sans préparation. Des fois je "cache" des langues et puis on découvre que j'ai un niveau correct et là aussi on me reproche de ne pas l'avoir dit. Ou alors on croit que j'essaie d'être faussement humble. C'est vraiment compliqué.

Pareil quand on me demande quelles langues je parle.

"c'est quoi
parler ? Je parle français". Les gens insistent. Mais je peux pas débiter la liste de toutes les langues avec lesquelles j'ai joué... J'essaie de sortir celles dans lesquelles je pense avoir quelques compétences, mais bon, c'est toujours un moment désagréable.
Mon point de vue, tout à fait honnête, que personne ne semble entendre autour de moi, c'est que je n'ai aucune érudition dans aucune langue, et absolument aucune prétention à l'érudition. J'apprends uniquement ce qui m'intéresse parce que ça me fait plaisir et ça m'est égal que ma connaissance de la "langue et culture" soit parcellaire. Je me renseigne au fur et à mesure sur la culture, selon ma curiosité (faut pas croire que je m'en fiche totalement, c'est pas le cas, je suis juste décalée en terme de niveaux de maîtrise de la langue et du reste, mais je peux aussi être fascinée par un aspect de la culture ou de la littérature ou de l'histoire ou des personnages, et dans ce cas m'y intéresser). Je ne me sens aucun devoir de tout connaître. Sauf si je signe pour un diplôme, évidemment je vais m'intéresser à ce qui fait partie du cursus parce que ça fait partie du "contrat", et si j'ai choisi un cursus c'est que j'ai envie d'apprendre ces choses. Mais je sais que je n'excellerai pas dans les domaines qui m'ennuient, et que je ne retiendrai pas ad vitam aeternam les noms et les dates qui ne m'intéressent pas. Et ça ne m'émeut pas vraiment...

Diag. à 37 ans "TSA sans DI ni altération du langage", avec HPI (2020)
"Vous vous voyez comme un Asperger et vous pensez comme un Asperger, donc c'est très bien"
Fille 16 ans HPI + TSA, suspicion TDAH, 3 sauts de classe.