Denis Delbecq
Publié dimanche 20 février 2022 à 12:14
Modifié dimanche 20 février 2022 à 14:18
Des moustiques exposés à une dose non létale d’insecticide sont capables d’éviter les moustiquaires imprégnées de ce produit. Un handicap de plus pour la protection contre ces insectes vecteurs de nombreuses maladies
Il n’est pas si fréquent d’entendre des scientifiques évoquer l’intelligence du moustique. Et pourtant, une équipe anglo-malaisienne vient d’en faire une éclatante démonstration, ce qui n’est, hélas, pas de bon augure pour la lutte contre les maladies souvent mortelles qu’il véhicule. Aedes aegypti et Culex quinquefasciatus, deux moustiques dangereux pour la santé humaine, sont capables de mémoriser les odeurs de cinq molécules insecticides couramment utilisées. Le premier est vecteur de la dengue, du Zika, de la fièvre jaune et du chikungunya, quand le second dissémine les virus du Nil occidental et de certaines encéphalites. Après une seule exposition à une faible dose, non létale, ces deux insectes évitent ensuite soigneusement de s’approcher des objets imprégnés du même produit.
Si son cerveau est minuscule – environ 200 000 neurones, contre près d’un million pour l’abeille –, le moustique est doté d’une vision et d’un odorat redoutables. Ce dernier l’aide notamment à repérer ses victimes, animales ou humaines. Beaucoup d’insecticides utilisés contre lui sont neurotoxiques; ils s’attaquent à son système nerveux. «Parmi les substances testées par mes collègues, certaines irritent par contact», remarque Pie Müller, entomologiste à l’Institut tropical et de santé publique suisse, à Allschwil (Swiss TPH). C’est ce qui pourrait expliquer que l’insecte associe l’odeur du pesticide à une impression «désagréable», et qu’il mémorise cette association… après une seule exposition!
Renoncer à piquer
Réalisées par des chercheurs de l’université britannique de Keele et de l’Université Sains Malaysia de George Town (Malaisie),
ces expériences de laboratoire décrites dans Nature Scientific Report sont sans appel: une fois conditionnées à l’une ou l’autre des substances, les femelles moustiques changent de comportement: «Par exemple, on les place dans une cage où elles doivent traverser une moustiquaire percée pour aller piquer un petit rongeur. Si le filet est imprégné par la substance à laquelle il a été conditionné, le moustique ne s’approchera pas, tandis qu’un moustique non conditionné ira piquer, au risque d’être tué au passage», explique Frédéric Tripet, de l’Université de Keele, qui a dirigé ces travaux. «De même, si on place les moustiques conditionnés dans une cage dotée de deux compartiments – l’un contient un peu de la substance et pas l’autre –, la plupart évitent celui qui contient la molécule qu’ils ont appris à reconnaître.» De leur côté, les moustiques «ordinaires» se répartissent entre les deux compartiments de manière égale.
Pour Frédéric Tripet, cette découverte n’est pas vraiment une surprise. «Nous avions montré, en 2012, que le moustique peut associer un signal visuel ou olfactif et une expérience positive ou négative. C’est pour cela que nous nous sommes rapprochés de nos collègues malaisiens, dont le centre collabore avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), pour conduire ces expériences avec des molécules insecticides.»
Cette aptitude cognitive du moustique est une très mauvaise nouvelle pour les spécialistes de la lutte contre les moustiques vecteurs, notamment dans les régions tropicales. Car ce conditionnement observé en laboratoire a toutes les chances de se produire sur le terrain, dans des logements traités par aspersion ou dotés de moustiquaires imprégnées, des outils dont l’efficacité diminue au fil du temps. On pourrait se réjouir de l’effet de cette mémoire, puisque les insectes éviteront les maisons dès qu’ils y repèrent l’odeur associée à l’insecticide qu’ils connaissent et n’y piqueront plus. Mais il n’en est rien: «S’ils évitent l’intérieur mais qu’ils ne sont pas tués, ils seront plus présents dehors où il est plus difficile de se protéger», insiste Frédéric Tripet, qui espère désormais vérifier si cette mémoire est transmissible à la descendance de l’insecte. Ce qui serait un handicap de plus pour le contrôle de cet indésirable.
La mémoire du moustique, facteur de résurgence de maladies?
Dans certaines régions tropicales où l’usage des insecticides et des moustiquaires imprégnées a porté ses fruits, notamment pour faire reculer le paludisme, on assiste à une stabilisation voire à une remontée du nombre de contaminations. «Outre les mécanismes moléculaires, on a pu constater que les moustiques ont également modifié leur comportement après l’utilisation régulière d’insecticides et qu’ils ne piquent plus les gens à l’intérieur, mais à l’extérieur, par exemple. Cette étude pourrait être la clé pour expliquer comment un tel comportement se produit», justifie Pie Müller.
Pourrait-on contrer cette aptitude cognitive? «Il faudra en tenir compte dans le développement de nouvelles molécules, prévient Frédéric Tripet. On pourrait par exemple utiliser des substances qui produisent leur effet avec retard, de manière à ce que le moustique ne puisse plus associer l’odeur et l’effet négatif de la substance dès le premier contact avec elle.» Mais si son apprentissage est retardé, la femelle aura alors tout le loisir de poursuivre ses repas de sang animal ou humain, dont elle a besoin pour la maturation de ses œufs! «Nous pourrions aussi déjouer son intelligence en associant une odeur agréable et attirante à celle de l’insecticide, pour créer une sorte de dissonance cognitive.» Pie Müller rappelle que la recherche se tourne aussi vers des molécules non neurotoxiques. «Elles ne devraient pas induire le phénomène de conditionnement découvert par mes collègues, lequel est finalement assez logique avec des substances qui s’attaquent au système nerveux.» C’est par exemple le cas du chlorfenapyr, qui ne devient toxique qu’une fois métabolisé dans l’organisme de l’insecte, en empêchant la respiration cellulaire. Il fait l’objet d’essais sous l’égide de l’OMS.
En attendant, le groupe de Frédéric Tripet entend développer un autre outil pour mieux comprendre le comportement des moustiques face aux répulsifs et aux insecticides: la vidéo. C’est ce que fait déjà Swiss TPH. «On reconstruit le vol des insectes en 3D, en analysant les images prises par deux caméras», précise Pie Müller. Ce qui permet par exemple d’observer comment ils interagissent avec une moustiquaire, la traversent s’il y a un trou ou au contraire l’évitent, ou encore de voir l’effet de l’insecticide sur leur vol. Face à un tel arsenal, les moustiques n’ont qu’à bien se tenir! Et c’est tant mieux puisque, selon l’OMS, le plus mortel des animaux de la planète est responsable de plus de 700 000 décès chaque année.