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Chaïm Kaliski au Musée d’art et d’histoire du judaïsme, à Paris : une chronique de la barbarie nazie, à hauteur d’enfant
Frédéric Potet
Le musée expose 120 dessins réalisés par l’artiste autodidacte, mort en 2015, inspirés par la traque vécue par sa famille juive en Belgique pendant l’Occupation allemande.
« Yidden in Brussel, mai-juin 1942 » (1998), de Chaïm Kaliski.
En 1989, Haïm-Charles Kaliski (1929-2015), un ancien employé en maroquinerie des environs de Bruxelles, attributaire d’une pension d’invalidité, décide d’exorciser sur papier le cauchemar qui le hante depuis son enfance : la traque des juifs de Belgique pendant l’Occupation allemande. Il a alors 60 ans, et choisit la bande dessinée pour le faire. Nul ne lui connaît de talent artistique particulier, seulement un intérêt pour les collages. Sa sœur Sarah, peintre, l’a très probablement orienté dans son choix. Peut-être aussi a-t-il eu entre les mains Maus, sorti quelques années plus tôt, dans lequel le bédéiste américain Art Spiegelman raconte la déportation de son père. Comme d’autres personnes atteintes de troubles du spectre de l’autisme, Kaliski va trouver dans le dessin un moyen d’expression privilégié, à même de satisfaire sa grande mémoire visuelle et l’attention qu’il porte aux détails.
Jusqu’à sa mort, en 2015, l’amateur va noircir à l’encre de Chine quelque 5 000 feuilles de format A4. Une toute petite proportion – 120 – est actuellement exposée au Musée d’art et d’histoire du judaïsme, à Paris. L’ensemble allie intérêt documentaire et force émotionnelle, véracité historique et récit familial. Les puristes du 9e art n’y trouveront certes ni cases, ni phylactères, ni ellipses, tout ce qui fait la singularité de la bande dessinée. Peu importe, tant qu’une narration en images captive la rétine, répondront les esthètes. Ces derniers y verront l’échantillon d’une œuvre colossale d’art brut, réalisée par un autodidacte au trait enfantin.
Aîné de quatre enfants, Haïm-Charles Kaliski est né en 1929 à Etterbeek, dans la banlieue de Bruxelles, au sein d’une famille juive polonaise. Son père, Abraham, est maroquinier, sa mère, Fradla, couturière. Le couple vit dans le quartier juif de Cureghem, près de la gare de Bruxelles-Midi, où il est revenu s’installer, faute de moyens financiers, après avoir fui l’occupation de la Belgique par la Wehrmacht, en mai 1940. Les Kaliski vont échapper miraculeusement à la grande rafle du 3 septembre 1942. Le père, Abraham, est néanmoins arrêté par la Gestapo dix-sept mois plus tard, le 12 février 1944, alors qu’il est sorti chercher du lait. Interné à la caserne Dossin de Malines, l’équivalent du camp de Drancy, d’où partiront vers l’Allemagne 26 000 juifs belges, il sera déporté à Auschwitz. Il y sera assassiné.
« Le Jour fatal du 12 février 1944 », de Chaïm Kaliski.
« Anderlecht, juin 1942 » (1990), de Chaïm Kaliski.
A la Libération, le jeune Haïm-Charles – alias Chaïm, mais aussi Jim – commence à coller sur des cahiers des coupures de presse relatives au nazisme. Additionnée au fardeau du traumatisme, son hypermnésie va stocker des milliers d’images dans les tréfonds de son hippocampe. Pourquoi attendra-t-il la dernière partie de sa vie pour les restituer sur papier ? Mystère. Effectué au stylo Rotring, le résultat vaut d’abord pour son acuité. Le dessinateur y renseigne avec rigueur la condition des juifs pendant l’Occupation : le port de l’étoile jaune, l’interdiction d’accéder à certaines professions ou de tenir commerce, l’impossibilité d’être propriétaire, l’exclusion des écoles et des universités… A la mémoire collective il renvoie aussi, en écho, la représentation de scènes plus intimes et triviales, captées en famille ou dans les rues de Bruxelles.
Une sensibilité poignante
Chaïm Kaliski parle ainsi de la peur de prendre le tram ou de l’obligation de rendre sa radio aux autorités. Sa mémoire a retenu les noms des cinémas, des films qui y étaient projetés, des théâtres, des chansonniers à succès de l’époque, des restaurants… Il se rappelle Tintin, publié dans Le Soir sous séquestre de la propagande allemande, et du Journal de Spirou, auquel il était abonné et dont la parution fut interrompue. Mêlant des connaissances historiques postérieures à son enfance, il cite cet article du journal communiste Clarté qui, dès 1943, révélait le sort funeste des juifs d’Europe.
Il évoque le choix de ces femmes juives qui épousaient des grabataires dans des hospices afin d’échapper à la déportation. Il s’indigne du silence de plomb de l’Eglise catholique et de l’absence de solidarité du roi Léopold III face aux persécutions. Il ressuscite la sombre figure de Jacques Mousso, dit « Gros Jacques », un collabo juif portant une croix gammée au revers de sa veste. Il raconte, enfin, sa vie d’enfant caché, d’abord dans un réduit, comme Anne Frank (1929-1945), avant d’être pris en charge par une Juste, qui avait déjà neuf garçons et fillettes sous sa garde.
« Le Tram 35 » (1990), de Chaïm Kaliski.
Ecrit en grandes lettres à bâtons, son parler – mélange de français, de flamand, de bruxellois et de yiddish – accompagne à volume égal un dessin naïf qu’on croirait avoir été exécuté par un enfant de 10 ans – son âge quand débuta la guerre –, comme si sa main d’artiste en herbe s’était irrémédiablement figée dans l’âge tendre. Fréquent dans l’art brut, ce procédé involontaire rehausse d’une sensibilité poignante cette chronique de la barbarie nazie relatée à hauteur d’enfant.
S’y superpose également une sorte de vertige obsessionnel, associé au trouble mental du mémorialiste : certaines scènes sont, en effet, répétées de manière compulsive, comme celle de la rafle de septembre 1942, décrite sur d’innombrables pages, rue après rue. L’une d’elles manque toutefois à l’appel : la rue Docteur-De-Meersman, où vivait la famille Kaliski. La Gestapo l’avait tout simplement oubliée.
« Chaïm Kaliski. “Jim d’Etterbeek” ». Musée d’art et d’histoire du judaïsme, 71, rue du Temple, Paris 3e. Jusqu’au 13 décembre.
Jim d’Etterbeek, de Chaïm Kaliski. La Cinquième Couche, 352 p., 50 €.
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